L’instabilité de l’image photographique, entre art et science

Une symbiose entre l’art et la science rendue possible grâce à la photographie. C’est sur quoi se penche Monique Sicard,chargée de recherche au CNRS, spécialiste des relations entre images et savoirs scientifiques, dans son article La photographie, point jeté entre science et art.

A première vue la science et l’art sont deux domaines, deux disciplines que tout oppose. La première se veut objective, pragmatique, alors que la deuxième se réfère à l’imaginaire, parfois même à l’insensé. La photographie serait donc le point de chevauchement de ces deux champs hétéroclites.

Aujourd’hui certains intellectuels constatent la fin de cloisonnements stricts entre les disciplines, encourageant l’interdisciplinarité. Ils rendent également compte de la complexité des relations entre nature et culture dont entre science et art. L’auteur, elle, fait référence à l’incroyable invention qu’est la photographie, apparue au XIXe siècle, et celle-ci bouleverse les relations entre l’art et la science, qui jusque là étaient peu liés. Notamment, à cause d’une volonté de clôture des savoirs et d’une institutionnalisation des sciences. La photographie au contraire, a alors établi des contacts entre les scientifiques et les artistes. Des sociétés prônent même cette relation. Comme en 1854, avec la Société française de la Photographie, qui se donne pour objectif de réunir artistes et savants, afin de perfectionner les techniques photographiques.

Un passage dynamique d’un domaine à l’autre est possible. Mais une fois le déplacement effectué, l’image a alors une toute autre signification. Comme l’exemple donné par l’auteur, du fait que « le tableau de peintre n’est pas le même s’il est appuyé sur le mur de l’atelier ou accroché au musée des Beaux-arts ». Monique Sicard expose dans sa réflexion trois possibilités de balancement entre la science et l’art, autrement dit, d’une collaboration entre artistes et scientifiques.

Photographe: Sophie Douine

L’élaboration de l’appareil photographique, ou émergence d’une pratique scientifique aboutissant à l’artistique ?

Bien avant l’invention du septième art, un grand scientifique et inventeur américain Thomas Edison, fasciné par l’ arrivée de la photographie, rêve de pouvoir capturer le son et le restituer, comme il a été fait avec l’image. Force de conviction et de travail acharné, ce dernier y arrive avec l’invention du phonographe, une petite machine qui parle ! Mais il ne se contenta pas de cette merveilleuse trouvaille. En effet, il souhaite faire pour l’image ce qui a déjà été réalisé pour le son. Des années plus tard, Edison, créa un « phonographe optique », où des séries de minuscules photographies sont disposés sur un cylindre, qui mis en mouvement, permet de visualiser à l’aide d’un microscope l’illusion de photographies animées. Ce système acquerra de nombreux changements, et participa à l’évolution du cinéma. Il y a donc là, tout un long travail, basé sur des savoirs techniques, qui a permis la création de différents domaines artistiques.

Photographe: Sophie Douine

Une similitude pour la vérité 

Il n’est pas rare que des artistes et scientifiques exploitent pour leurs travaux la même photographie. Comme par exemple, avec les photographies réalisées par le médecin G. Duchenne de Boulogne début des années 1860, dans le but de conserver la mémoire d’expressions faites par ses sujets, par l’application d’un faible courant électrique. Ces photographies sont destinées à la fois aux scientifiques et aux artistes. Les premiers « recherchent les lois qui régissent l’expression de la physionomie humaine », tandis que les autres recherchent une description symbolique des apparences. Malgré cette différence, tout deux se rejoignent sur une volonté de questionner le monde, en rendant visible l’invisible, cela pour une quête de la vérité.

Photographe: Sophie Douine

Une transmission passive

Lorsque les clichés réalisés par les scientifiques, ne fournissent pas d’informations utiles à ces derniers, ces images peuvent se retrouver exploiter par les artistes « qui seraient toujours bonnes pour eux ». Ce qui fut le cas, avec les images de l’hystérie, réalisées à la Salpêtrière. Celle-ci avaient pour but premier d’établir des liens entre les pathologies comportementales et d’éventuelles anomalies anatomiques. Après une mauvaise constatation de leur efficacité scientifique, celle-ci furent envoyées à l’école des Beaux-art de Paris. Les travaux photographiques entrepris, qui se sont finalement révélés de peu d’utilité scientifique, restent cependant fructueux pour les artistes académiques. Ainsi ce passage de la science vers l’art change l’interprétation de ces images.

Photographe: Sophie Douine

La subtilité de cet article n’est pas, comme on peut le voir dans beaucoup d’autres, de montrer les liens entre art et science, mais surtout de montrer que le déplacement transforme. Déplacement d’une perception scientifique à artistique et inversement. Ceci se faisant grâce à une technique qui n’est ni exclusivement scientifique ou artistique, la photographie.

Bibliographie:

Sicard Monique , 1998, La photographie, point jeté entre science et art, Hermès, La Revue, n°22, pages 67-72.

Laisser un commentaire